Life, Londres

Avaler les kilomètres

August 31, 2017

“L’autre jour, je suis allée jusqu’à Big Ben, puis je suis revenue à la maison en courant.”

Cette phrase, je n’aurais jamais pensé la prononcer un jour. Je ne sais pas quelle partie de la phrase m’aurait le plus interpellée il y a quelques années : celle qui insinue que je suis allée courir volontairement et pour le plaisir, ou celle qui établit que Big Ben est devenu une partie de mon quotidien tellement banale que je vais y faire mon jogging tranquillement. Ce trajet a beau ne représenter que sept kilomètres, quand même, cette phrase m’aurait parue incongrue.

Et pourtant… Depuis quelques mois, le sport est devenu petit à petit une partie intégrante de ma vie, jusqu’à ce que je sois désormais considérée comme « la sportive » par le groupe d’amis que je me suis constitué ici. Une grande première pour moi, qui ai du mal à endosser ce qualificatif : je me sens comme une sportive du dimanche et ai l’impression de ne rien savoir de la course à pied ou des autres sports que je peux pratiquer. Des gens qui m’ont connue il y a quelques années seraient bien surpris de ce rythme de vie (ma mère n’en revient toujours pas je pense), car le sport et moi, ça n’a jamais été une belle histoire d’amour. A l’école, je détestais l’endurance et l’EPS de manière générale, et mes quelques périodes d’essai au running se sont toutes soldées par de cuisants échecs, sources de grande frustration.

Mais depuis janvier, quelque chose s’est débloqué, et désormais, je cours. Je nage, je fais un peu de yoga, de body combat, mais surtout, je cours. Ça n’est pas toujours facile, il y a toujours ces jours de pluie où ma motivation pour chausser mes baskets est proche de zéro, mais je cours.

Quand on parle de sport, on penses vite aux performances, aux régimes et calories dépensées, à la vitesse : et en commençant à courir, je suis un peu tombée dans ce piège de regarder un peu trop mon chrono, de me fier un peu trop aux chiffres et pas assez aux sensations de mon corps. Et ces chiffres-là parfois m’éloignent des vraies raisons qui font que j’apprécie la course.

La course est un sport solitaire, ce qui convient assez bien à l’introvertie que je suis. Sa performance, sa course, on ne la doit qu’à soi-même. Et pour ma trop faible estime de moi, il n’y a rien de mieux que cette sensation de victoire, de surpassement de soi, que je peux ressentir à l’issue d’une séance de run dans un parc voisin. Je l’ai fait. Je ne m’en croyais pas forcément capable, je n’ai pas couru forcément vite, mais je l’ai fait. Ces vingt (puis trente, puis quarante, cinquante…) minutes passées à me dépasser, elles m’appartiennent, et je ne les dois à personne d’autre que moi. Cette fierté-là est précieuse, et ne se quantifie pas.

Bien sûr, ce raisonnement a son contrecoup : en cas de mauvais jour (plus de souffle, point de côté, arrêt au bout de quelques minutes), la logique voudrait que je ne puisse m’en prendre qu’à moi-même. C’est parfois (… souvent) vrai. J’ai heureusement un amoureux grand sportif qui m’aide à relativiser : oublions la performance, les mauvais jours, ça arrive, et on n’est pas toujours obligés d’être au top.

Depuis le début de l’année et mes bonnes résolutions, il y a eu quelques courses officielles, pour mêler un peu de collectif à cette individualité.

Il y a eu cette toute première « vraie » course, ces cinq kilomètres qui nous ont emmenés à Oxford un jour d’avril ensoleillé, et valu mon premier triomphe mental ainsi que ma première médaille. Cinq kilomètres, ça ne paraît rien pour les sportifs. Pour moi, c’était déjà énorme.

Il y a eu ces cinq kilomètres courus pour lutter contre le cancer dans mon Battersea Park adoré, au milieu de tous ces gens qui portaient sur leur dossard ou sur leur t-shirt des noms, des photos, résumant leurs propres raisons pour courir et lutter contre la maladie de leurs proches. Une course bien plus émouvante qu’au premier abord.

Il y a eu ces cinq autres kilomètres à Wimbledon, une distance qui devient familière et demande de moins en moins de préparation, un nouveau parc découvert à Londres et une nouvelle médaille.

Il y a surtout eu ces six kilomètres en France, pour un parcours de trail qui m’a plu mais qui m’a valu ma première déception vis à vis de mon temps. J’étais en terrain inconnu (c’est le cas de le dire, à essayer de me dépatouiller dans des champs et des pâtures avec mon pauvre entraînement sur des chemins de béton londoniens bien trop plats), je suis une débutante, il faut se concentrer sur ses sensations plutôt que sur sa montre : j’avais beau ressasser toutes ces raisons, rien à faire, je restais déçue. Plutôt que de célébrer ce premier trail, de reconnaître que le parcours était surprenant avec ce petit point d’eau à traverser et ses champs, je restais cantonnée aux chiffres. Il y a les principes, et puis il y a malheureusement la réalité. J’essaye depuis de m’éloigner de ma montre et de ces maudits chiffres, qui me feraient presque oublier que si je cours, c’est avant tout pour moi, pour ma santé mentale, pour ma confiance en moi.

Je suis une personne très anxieuse au quotidien, et j’ai désormais trouvé un nouveau moyen de lutter contre ces boules d’angoisse se nouant dans mon ventre. Je chausse mes baskets, et part pour un tête à tête avec moi-même. En courant, parfois je pense. Je retourne des situations dans ma tête, imagine des dialogues, découvre un nouveau point de vue. Parfois, je trouve une solution. Parfois, je regarde le paysage. Parfois, je me concentre sur ma respiration, et détourne vite mon regard vers la Tamise pour ne pas céder à la tentation de m’arrêter. Parfois, il y a les moments de grâce, comme ce fut le cas hier : après une journée pluvieuse, j’ai attrapé mes baskets, me promettant de ne courir que quelques kilomètres, le temps de me défouler. La balade a au final duré plus d’une heure, à zigzaguer dans les allées du parc, chassant la jolie lumière du soleil qui, à peine sorti de sa cachette après la pluie, se couchait déjà, à éviter les flaques d’eau et les autres coureurs, et à profiter. Mes jambes me semblaient plus que légères, et les quelques kilomètres sont finalement devenus dix, pour la toute première fois. Oui, on essaye d’oublier les chiffres, mais il y a des paliers qui sont plus importants que d’autres, et celui-là en faisait partie. Pour autant, au-delà de ce 1 et ce 0 qui me semblent toujours si impressionnants, je retiendrai surtout de cette course mon état d’esprit et ce que j’y ai ressenti.

En septembre aura lieu LE challenge. Celui pour lequel je me suis mise à la course, pour tout dire. L’an dernier, sur un coup de tête, en voyant mon amoureux finir cette course avec un grand sourire, j’ai vaguement lancé un « ça a l’air vraiment chouette. L’année prochaine, j’en serai. ». Résultat : je suis inscrite à une course dans ma région natale. Et comme j’aime la simplicité, ça se passera de nuit, et avec des terrils bien nordistes disséminés sur le parcours pour ajouter un peu d’altitude.

Dans quelques semaines, j’affronterai ces neuf kilomètres, ces neuf petits kilomètres qui me terrifient autant qu’ils me défient. Neuf kilomètres, ça paraît si peu. Mais ces neuf kilomètres-là, sans considération pour le chronomètre ou ma vitesse, j’espère surtout qu’ils auront la saveur de la victoire sur soi-même. Je l’ai fait. Je n’y croyais pas, mais me voilà, à me prouver que j’en suis capable. Et pour mon moi que j’ai souvent trouvé un peu trop paresseux et complaisant, cette victoire-là vaudrait tous les records et les médailles du monde.

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2 Comments

  • Reply Angie September 20, 2017 at 1:33 pm

    J’ai toujours rêvé de pouvoir avoir du temps (c’est à dire plus d’un weekend) pour pouvoir courir dans les parcs londoniens. Gros fantasme en ce qui me concerne ! Ca doit être si agréable !

    • Reply Charlie September 20, 2017 at 6:38 pm

      J’avoue que même encore maintenant, après quelques mois, je reste consciente de la chance d’avoir un cadre pareil pour courir ! Et alors quand je suis allée courir à Hyde Park je n’en revenais pas. 🙂

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